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OUJE-BOUGOUMOU - Lieu où le peuple se rassemble

Dans le passé... 

Au cours de la plus grande partie du dernier siècle, les Cris d'Oujé-Bougoumou ont vécu une triste histoire d'abus, de dépossession et de négligence résultant des efforts concertés des entreprises minières et forestières ainsi que des gouvernements successifs tant au provincial qu'au fédéral.

Notre peuple est celui des habitants traditionnels d'un territoire de 1000 milles carrés situé au Nord du Québec et qui n'a jamais été cédé ni conquis. Notre territoire traditionnel comprend deux villes non autochtones qui, sur le plan économique, dépendent presque exclusivement des industries minières et forestières.

Nos aînés se rappellent clairement de cette époque, il y a quelque 70 ans, où certains des premiers prospecteurs miniers ont franchi les limites de notre territoire à la recherche d'or et de cuivre, et de la façon dont notre peuple les a escortés pour leur montrer des affleurements rocheux intéressants. Bien sûr, nous n'avions aucune idée à l'époque des conséquences pour notre territoire, conséquences qui ont affecté autant notre peuple que notre terre.

À mesure que l'identification des gisements minéraux a pris de l'ampleur, des gens de l'extérieur ont établi des camps miniers, des établissements, puis des villes. La découverte de formations géologiques économiquement intéressantes a pris le pas sur la pérennité des villages d'Oujé-Bougoumou. Nous avons été menacés et obligés d'abandonner nos villages qui ont ensuite été détruits à coups de bouteurs. En raison de la collusion entre les compagnies minières et les gouvernements du Québec et du Canada, nous avons été forcés de déplacer nos villages sept fois en 50 ans. La politique en place était clairement d'essayer de nous faire disparaître.

Au moment de la dernière de ces relocalisations, en 1970, notre peuple s'est dispersé dans l'ensemble de notre territoire et s'est établi dans de petits campements constitués d'habitations rudimentaires et de fortune, souvent de simples abris sur structures de tentes. Nous croyions que si nos villages pouvaient être détruits si facilement sur un coup de tête des compagnies minières et des gouvernements, notre territoire aussi était en danger. Nous avions le sentiment qu'il nous fallait démontrer que nous occupions de façon continue l'ensemble de notre territoire, de sorte que nous ne pourrions être totalement dépossédés de l'essence même de notre communauté, de notre mode de vie et de notre identité d'Eenou d'Oujé-Bougoumou.

Coupe à blancMais nous avons commencé à ressentir tout l'impact de l'exploitation des ressources. Une douzaine de mines étaient établies sur nos terres et nuisaient à la poursuite de notre mode de vie traditionnel. Les coupes à blanc avaient pris une telle ampleur qu'un pourcentage significatif de nos arbres avaient été détruits et, avec eux, l'habitat des animaux dont nous dépendions.

Nos conditions de vie étaient exécrables. Des observateurs indépendants les ont comparées à ce qu'il y avait de pire dans le tiers-monde. Les établissements non autochtones prospéraient, tandis que nous, les premiers habitants permanents de notre territoire, étions complètement isolés et marginalisés par rapport à la vie économique et politique de la région. Nous estimons qu'environ quatre milliards de dollars canadiens de ressources ont été extraits sans notre consentement ni notre participation et sans le moindre avantage pour nous. Nos réclamations sont restées sans écho.

Les communautés non autochtones vivant des mines et de la forêt étaient établies et continuaient de croître et de prospérer, tandis que nous, les habitants d'origine, voyions nos demandes minimales d'aide aux gouvernements en vue de la reconstruction de notre village rester sans réponse. Nous, les premiers habitants, les gérants du territoire et de ses ressources, étions devenus complètement isolés et marginalisés par rapport à la vie économique et politique de la région par suite de cette forme pervertie de développement.

EnfantsAu début des années 80, la communauté a décidé d'être plus vigoureuse dans ses efforts en vue d'obtenir la collaboration du gouvernement pour régler ses problèmes. Des discussions intensives ont débuté avec les représentants de la province de Québec en 1984 et, après plusieurs années de discussions et de négociations, une entente a été conclue en 1989 par laquelle le Québec acceptait de contribuer financièrement à la construction d'un nouveau village, tout en lui reconnaissant une certaine compétence à l'échelon local sur une partie du territoire traditionnel cri d'Oujé-Bougoumou. Mais l'obtention d'un accord final avec Québec a exigé d'énormes efforts de la part de notre communauté. Étant donné que Québec était toujours un peu réticent à régler correctement le problème, notre communauté a dû prendre certaines mesures très draconiennes pour que ses préoccupations soient prises au sérieux. À l'été de 1989, nous avons déclaré notre souveraineté sur le territoire, bloqué la route d'accès au village, établi notre propre tribunal et déclaré les gouvernements provincial et fédéral coupables d'avoir enfreint leur obligation fiduciaire à l'égard d'Oujé-Bougoumou. Nous avons physiquement démontré notre intention d'occuper et de gouverner notre territoire traditionnel. Inutile de dire que nous avons attiré leur attention et, en septembre 1989, nous concluions un accord avec Québec.

Après plusieurs faux départs, une nouvelle ronde de négociations a débuté, en 1990, pour garantir la participation financière du gouvernement fédéral à la construction d'un nouveau village permanent. Ces négociations ont été conclues lorsque Oujé-Bougoumou et le Canada ont signé une entente en mai 1992. Celle-ci indiquait comment le Canada contribuerait financièrement à la construction du village d'Oujé-Bougoumou.

Pendant toutes nos négociations, cependant, nous n'avons jamais abandonné nos prétentions à la souveraineté sur notre territoire. Celle-ci restant un problème non résolu.


Fred BosumUn essai de Fred Bosum

 Écrit à l'époque ou Fred Bosum étudiait à l'Université Trent.

Les noms pour désigner mon peuple ont été nombreux : Cris de Chibougamau ou Eenou de Chibougamau ; Cris de Dore Lake ou Eenou de Dore Lake ; les Affaires indiennes l'ont appelé sous-groupe de la bande de Mistassini (Salisbury 119) et Cris de Mistassini égarés (Goddard 42) ; maintenant, on l'appelle Eenou ou peuple, Cris d'Oujé-Bougoumou et, dans notre langue, Oujé-Bougoumou Eenou. Mon pays natal s'appelle Eenou Astchee. Le territoire où vit ma communauté s'appelle Oujé-Bougoumou Eenou Astchee. Les territoires environnants comprennent Mistassini Eenou Astchee, Waswanipi Eenou Astchee et At-the-kamac Eenou Astchee, qu'on appelle en anglais et en français Pointe-Bleue. Le présent essai porte sur l'histoire de ma communauté.

Je veux d'abord dire que je suis un autochtone, un Indien, un indigène, peu importe le nom utilisé. Dans ma langue, je suis un Eenou, mon peuple est Eenou et, ensemble, nous sommes les Eenou d'Oujé-Bougoumou. Le groupe linguistique auquel je m'identifie est le groupe cri. D'où vient ce mot ? Je n'en ai pas la moindre idée. Le pays qui se dit mon pays natal est le Canada, la province, le Québec, et mon territoire est entouré de villes non autochtones, Chibougamau et Chapais, mais notre peuple et les autres peuples autochtones des communautés environnantes appellent tous notre territoire Oujé-Bougoumou Eenou Astchee. Un anthropologue a écrit : « On croit d'une manière générale, surtout chez les personnes qui ne connaissent pas la région, que les Cris qui vivent à et près de Chibougamau appartiennent à la bande de Mistassini. La population même de cette région établit une nette distinction entre les Cris de Chibougamau et ceux de Mistassini. En effet, les Cris de Chibougamau se perçoivent très distinctement comme un groupe à part. » [traduction] (Frenette 3)

Toutefois, sur la plupart des cartes jusqu'en 1992, la seule façon de situer d'où je venais était de chercher le nom d'une ville non autochtone en plein cour de notre territoire. La population non autochtone habite Chibougamau, dont le nom est une déformation d'« Oujé-Bougoumou ». Chapais est un rejeton de Chibougamau. Les deux sont des villes minières et forestières qui se trouvent dans les limites d'Oujé-Bougoumou Eenou Astchee. Il y a très peu de renseignements publiés sur ma communauté, mon peuple et ma « réserve ». J'écris « réserve » entre guillemets avec beaucoup de réticences parce qu'en fait mon village n'est pas reconnu comme une réserve, notre Conseil local n'est pas reconnu comme un Conseil de bande tel que défini dans la Loi sur les Indiens ou la Loi sur les Cris et les Naskapis du Québec. Il s'agit d'un « établissement autochtone », mais, à toutes fins utiles, il est traité comme une bande et une réserve à certaines fins, comme l'impôt, par la Loi sur les Cris et les Naskapis, par le ministère des Affaires indiennes et par le gouvernement provincial. Il s'agit de l'un des quelques établissements autochtones à créer un précédent pour l'obtention d'exonérations fiscales comme pour une réserve canadienne reconnue, sans que la communauté figure officiellement dans la Loi sur les Indiens ou d'autres lois. C'est sans doute la seule communauté à avoir un village, à être exemptée d'impôt, à recevoir du financement du gouvernement, sans avoir cédé ni territoire ni compétence. Dans une entente signée avec le gouvernement du Québec en 1989 à la suite de la mise en place d'un barrage routier, puis avec le gouvernement fédéral en 1992, la communauté s'est explicitement réservé le droit de poursuivre pour les dommages passés tout en recevant du financement pour construire un nouveau village. Il y a toujours une demande de compensation en suspens, compensation pour tous les dommages au territoire, la destruction des anciens villages et la perturbation du mode de vie des Cris d'Oujé-Bougoumou.

L'histoire de mon peuple a été écrite par plusieurs journalistes pour le compte de journaux ou de magazines, par des auteurs aussi, des historiens, des avocats et, oui, même des anthropologues. The History of the Chibougamau Crees est un livre qui met l'accent sur l'histoire de mon peuple. Il a été écrit par Jacques Frenette, un anthropologue. La plus grande partie de la recherche a été effectuée par le peuple cri par l'entremise d'entrevues avec les aînés et d'autres membres de la communauté. J'étais même présent lorsque certaines des entrevues ont été faites et j'ai entendu raconter souvent des histoires dans les assemblées communautaires, dans les soirées ou dans le cadre des enseignements prodigués par nos aînés.

Dans le cas de ma communauté, au début des années 70, le ministère des Affaires indiennes a jugé bon de regrouper administrativement notre peuple avec une autre communauté crie voisine, celle de Mistassini. Un extrait du livre sur l'histoire des Cris de Chibougamau l'indique clairement : « Le ministère des Affaires indiennes a procédé en prenant pour modèles les bandes rattachées à des postes de traite : à l'occasion, il en a regroupé plusieurs sur une même réserve. » [traduction] (Frenette 2)

Le ministère des Affaires indiennes et du Nord a commis la même erreur avec de nombreuses communautés au Canada, c'est-à-dire qu'il a réuni deux groupes distincts, mais, dans le cas d'Oujé-Bougoumou, il a donné des raisons administratives pour justifier son action ! J'ai fini par trouver la véritable raison pour laquelle nous avons été forcés de nous relocaliser non pas une ou deux fois, mais sept fois sur une période de 60 ans. « En 1970, lorsqu'une compagnie minière a eu besoin de Dore Lake, un fonctionnaire des Affaires indiennes a ravivé le mythe du groupe appartenant à Mistassini. Et on a ordonné aux gens de déménager, puis on a fait disparaître le village au bulldozer. » [traduction] (Goddard 43)

Ainsi, lorsque mon peuple est déménagé de son ancien village en 1962, il a décidé de le faire pour plusieurs raisons, dont des promesses d'emplois, la menace de se voir retirer ses prestations de programmes sociaux et la reconnaissance de son statut d'indien. En outre, notre peuple était continuellement harcelé par les gardes-chasse qui affirmaient que les Cris n'avaient aucun droit de chasser et de trapper, en d'autres mots qu'ils ne pouvaient poursuivre leur mode de vie traditionnel. Le récit des démêlés de notre peuple avec les gardes-chasse a été raconté dans un livre écrit par Boyce Richardson, Strangers Devour the Land, où Jimmy Mianscum, un aîné et chef à l'époque, raconte l'histoire :

« Et à cette époque, ils volaient au-dessus de la forêt et atterrissaient dans les camps de chasse indiens pour saisir tout le gibier tué en dehors des limites tracées par les lois de l'homme blanc. Le testament de Jimmy Mianscum trace un terrible portrait de cette pratique cruelle :

« "Maintenant, les gardes-chasse. Je ne savais pas pourquoi les gardes-chasse faisaient atterrir leur avion sur mon territoire de chasse pendant que j'étais dans le bois. Je ne savais pas qui les envoyait à mon camp. Ils ont demandé ma viande. Ils ont pris toute ma viande d'orignal et, quand je suis revenu de mon territoire de trappe, quand je suis venu par avion, ils m'ont aussi attendu à Cache Lake, chez Fecteau Transport Ltd. (à Chibougamau). Et, bien sûr, ils ont pris encore une fois toute la viande d'orignal qui me restait.

« "J'étais à 40 milles dans le bois. C'est là que j'ai apporté ma viande pour pouvoir survivre pendant que j'étais à Dore Lake. Je leur ai aussi dit que j'étais un homme malade, que ma santé n'était pas bonne. C'était la raison pour laquelle j'avais apporté ma nourriture avec moi - parce que je devais aller à l'hôpital et que ma famille avait besoin de cette nourriture pour manger. Ils mont dit que leur patron ou leur directeur voulait cette viande.

« "Alors, je manque de nourriture. La nourriture qu'ils m'ont prise me permettrait de tenir au moins un mois. Je n'ai pas compris pourquoi ils ont pris ma nourriture. C'est bon qu'un chasseur reçoive un permis, ce qu'il a le droit de faire, tout comme les gardes-chasse, les Indiens chassent là. Est-ce que c'est le gouvernement ou quelqu'un d'autre ? Nous aimerions tous savoir et nous aimerions savoir pourquoi c'est arrivé." » [traduction]

Entrevue avec Jimmy Mianscum, chef, Dore Lake. Cette rencontre a été facilitée et transcrite par David Bosum (Richardson, 1991, 54).

J'ai entendu beaucoup d'histoires concernant cette période, cette époque où je suis né. C'était la fin des années 60, jusqu'en 1974, et avant la signature de la Convention de la baie James et du Nord québécois. Il existe encore des récits qui n'ont pas été écrits, mais qu'on m'a racontés sur le traitement cruel et inhumain infligé par ces gens de l'extérieur et ordonné par leur gouvernement afin de dépouiller le peuple cri de tout ce qu'il possédait. C'est dans ces conditions que le peuple d'Oujé-Bougoumou a finalement quitté Dore Lake pour déménager dans six campements éparpillés dans la réserve de Mistassini et dans les deux autres villes, Chapais et Chibougamau. Voici comment on décrivait Mistassini à l'époque : « En 1969, Mistassini n'était qu'un ramassis de cabanes en bois rond, la plupart abandonnées en hiver lorsque les gens partaient dans le bois trapper le castor. » [traduction] (Richardson, 1993, 335) Mais Mistassini était un endroit où notre peuple n'allait pas être harcelé autant qu'il l'avait été à Dore Lake. Pour le peuple d'Oujé-Bougoumou, c'était la huitième fois qu'on le forçait à déménager, et l'offensive de destruction de nos lacs, de nos rivières, de nos forêts, de notre terre s'est poursuivie jusqu'au début des années 80, jusqu'à ce que nous reprenions la lutte pour que soient reconnus nos droits sur le territoire, lutte entreprise avec le soutien du Grand conseil des Cris. La première étape a consisté à documenter notre histoire, avec The History of the Chibougamau Crees. À partir d'ici, je mettrai l'accent sur le contenu de ce livre, parce qu'il est l'un des seuls à reconnaître qu'il y a une différence entre les Cris de Mistassini et les Cris d'Oujé-Bougoumou.

Bien que le peuple d'Oujé-Bougoumou ait toujours maintenu qu'il constituait un groupe distinct de ceux de Mistassini et de Waswanipi, et compte tenu du fait que les Affaires indiennes ont eu recours à des documents historiques pour déterminer si un groupe distinct devait être « créé », donnant du même coup naissance à une nouvelle réserve, le ministère, comme je l'ai noté précédemment, a déclaré que c'était pour des raisons administratives. Mais comment un gouvernement explique-t-il les six autres relocalisations avant celle de Dore Lake ? Parfois, c'était pour la sécurité de la population qui ne devait déménager que pendant que les compagnies minières faisaient du dynamitage pour récupérer les métaux précieux et établissaient une ville pour avoir accès au gravier nécessaire à la construction des routes utilisées par les compagnies forestières et minières. Toutes ces relocalisations forcées ont été initiées par d'autres dans la poursuite du dollar tout puissant. Mon peuple a même été forcé de déménager des Cris défunts d'un site à un autre parce qu'on allait ouvrir une mine :

« Dans les jours où ils avaient l'habitude de se rassembler près du poste de Chibougamau, les Cris enterraient leurs morts à Campbell Point. Parce que le cimetière de la bande se retrouvait tout à coup en plein cour des travaux effectués par la compagnie Campbell, les tombes ont dû être déménagées. Les Cris les ont déplacées dans la péninsule Grouin, près de l'ancien poste de traite.

« Le cimetière était à Campbell Point, mais il a dû être déménagé au portage sur la péninsule Grouin. Il a été déménagé pendant l'été, lorsque les familles ont commencé à se rassembler près des campements d'été. » (George Shecapio-Blacksmith, 1982, 2) (Frenette 55)

À chaque déménagement, des personnes, compagnies ou institutions non autochtones réclamaient la propriété du territoire. Le dernier démembrement de notre peuple, à Dore Lake, s'est fait sous prétexte que le territoire appartenait entièrement aux Blancs, par l'entremise de la Couronne, mais, pour Mary-Ann Bosum, ni le site du village, ni les territoires environnants ne pourront jamais appartenir à quiconque, sauf aux Cris :


« À Dore Lake, nous devions déménager à Mistassini parce que le territoire appartenait à l'homme blanc. Ce n'est pas vrai. Cette région était le territoire de chasse de mon père. Et son père avait chassé là aussi. Je sais que personne ne me croit parce que je suis la seule personne vivante qui se rappelle cette période. » [traduction] (Mary-Ann Bosum, 1982, 2) (Frenette 80)

Mary-Ann Bosum était ma grand-mère et elle a plus tard participé à de nombreuses autres entrevues pour la radio, la télévision et des rapports, en plus d'avoir beaucoup contribué au livre sur l'histoire des Cris de Chibougamau. Un autre aîné a raconté dans une entrevue ce qu'il a vécu à l'époque où on leur a ordonné de déménager :

« On nous avait dit que nous pouvions vivre là jusqu'à la fin des temps si nous le voulions. Puis, un jour, on nous a dit de partir encore une fois. Les gens avaient déjà construit des maisons et, lorsqu'ils sont partis, ces maisons étaient encore debout. L'homme blanc les a détruites. Même Beaver House a été démolie. » [traduction] (Clarence Mianscum, 1981, 6)

Certaines familles, attirées par les promesses qu'on leur a faites, sont déménagées à Mistassini, tandis que d'autres sont allées à Chibougamau ou Chapais. (Johnny Capassisit, 1981, 1) D'autres encore se sont établies sur leur territoire de chasse. (Charlie Bosum, 1981, 1) (Frenette 81)

Le gouvernement a choisi de ne pas tenir compte des documents historiques qui identifiaient les « Cris de Chibougamau » comme un groupe distinct et les demandes répétées des dirigeants de notre communauté sont restées sans réponse. Le peuple d'Oujé-Bougoumou avait vécu selon ce que j'appellerai un mode de vie traditionnel, ce qui signifie essentiellement de chasse et de trappe, et ce, depuis des « temps immémoriaux ». Les seuls événements majeurs intéressants pour les non-autochtones ont été les découvertes de minéraux qui ont donné naissance à deux villes sur notre territoire. La population non autochtone n'est vraiment jamais apparue avant le début du vingtième siècle. Bien que certains liens aient été établis pour ce qui concerne la traite de fourrures, aucune présence significative de non-autochtones n'a été signalée avant 1953, alors que l'on dénombrait 168 non-autochtones, et ce, à une époque où mon peuple avait déjà été forcé de déménager six fois.

Relocalisations des Cris d'Oujé-Bougoumou

Poste de la baie d'Hudson

1914-1929

Poste de Chibougamau

1929-1942

Cedar Bay

1943-1951

Campbell Point

1943-1951

Hamel Island

1950-1952

Swampy Point

1952-1962

Dore Lake

1962-1974

Six campements différents

1974-1989

Lac Opémiska

1989 à ce jour

(Goddard 44)

Aujourd'hui, nous vivons toujours sur nos territoires, notre Eenou Astchee. Après le dernier démembrement de son village de Dore Lake, notre peuple s'est dispersé dans de nombreux endroits, comme je l'ai raconté plus tôt, mais sans jamais quitter le territoire de chasse traditionnel. Bien que de petits groupes se soient constitués dans six camps différents après 1974, et d'autres à Mistassini, Waswanipi, Chibougamau et Chapais, d'autres encore sont déménagés sur les territoires de chasse. Lorsque mon père a été interviewé pour un livre, il a affirmé : « d'autres se sont établis sur les territoires de chasse » [traduction]. (Charlie Bosum, 1981, 1) (Frenette 81) Il est encore très important de souligner que, bien que beaucoup de gens aient déménagé dans d'autres villages ou villes, ils n'ont pas été vraiment chez eux tant que notre peuple ne s'est pas établi à Oujé-Bougoumou Astchee. Voici un autre extrait d'un livre où mon père explique : « deux maisons donnent un sentiment de confusion : une à Mistassini et l'autre à Chibougamau » [traduction], parce que ni l'une ni l'autre, pour lui, n'est vraiment son chez-soi. « Je n'ai pas de véritable sentiment à leur égard. Chez moi, c'est quand je suis dans le bois. » [traduction] (Richardson, 1991, 99)

Nos dirigeants sont élus par scrutin secret, ce qui s'écarte des modes de nomination traditionnels et des démonstrations d'appui des dirigeants antérieurs. Le système de « Conseil de bande » est établi, mais ne relève pas de la Loi sur les Indiens, ni de la Loi sur les Cris et les Naskapis, mais de l'autorité de notre peuple. Le chef et les membres du Conseil constituent le conseil de direction d'une association créée pour exécuter les tâches administratives nécessaires pour gérer un village. J'ai été élu à ce Conseil. À titre de plus jeune membre du Conseil, à mon deuxième mandat, je me pencherai avec les autres membres sur le contrôle des ressources naturelles de notre territoire et la création ou la promotion d'emplois après une importante période de construction pour notre peuple. Notre peuple a conservé un mode de vie traditionnel et c'est seulement pendant l'été que certaines des familles qui chassent se rendent dans une ville ou un village, mais l'obligation de payer leur maison les attire vers une économie basée sur les salaires, et c'est l'une des questions les plus graves dont notre peuple aura à s'occuper dans un très proche avenir. Mais, peu importe ce à quoi nous devons faire face, tant que le territoire subsiste, il n'y a aucun problème que nous ne puissions surmonter. Le retour sur le territoire est une façon de se sentir vraiment chez eux pour beaucoup des membres de notre peuple, et la sécurité que procure l'établissement d'un village donne à certains un sentiment de sécurité qui les assure qu'ils ne seront pas forcés de nouveau à déménager.

Les valeurs des autochtones et des non-autochtones n'ont pas changé. D'un côté, on cherche le profit ; de l'autre, on essaie de maintenir un équilibre avec l'environnement et on accorde plus d'importance à la vie. Le racisme est toujours présent, mais n'est pas aussi facilement identifiable. On le retrouve dans les actions des entreprises, des villes et des politiciens. La relation doit encore être peaufinée, mais, d'une manière générale, la vie continue.

Ouvrages cités

Frenette, Jacques

THE HISTORY OF THE CHIBOUGAMAU CREES, Cree Indian Centre of Chibougamau, 1985.

Goddard, John

« IN FROM THE COLD », dans Canadian Geographic, juillet-août 1994, p. 38-47.

Richardson, Boyce

STRANGERS DEVOUR THE LAND, Douglas & MacIntyre Ltd, Toronto, 1991.

Richardson, Boyce

PEOPLE OF TERRA NULLIUS, Douglas & MacIntyre Ltd, Toronto, 1993.

Salishbury, Richard F.

A HOMELAND FOR THE CREE, McGill-Queen's University Press, Kingston, 1986.